Dilbeek, fin octobre 2025. Dans l’air froid et humide de l’automne belge, une longue file de clubbers s’aligne sur le parking à l’entrée du Brussels Karting Expo, en banlieue de la capitale. Affichant sold out, l’event “Hangar Halloween” s’impose parmi les premiers incontournables de la saison électronique hivernale, lancée une semaine plus tôt à Amsterdam à l’occasion de l’ADE.
Au menu, deux soirs de rave indoor, plusieurs milliers de personnes, une programmation aussi sélective que cohérente… Et surtout cette impression de maîtrise : rien ne déborde, tout est à sa place. Du Néerlandais Chris Stussy sur la Shadow Theatre à Anetha et VTSS sous l’imposante soucoupe de la scène Astro… Les artistes délivrent des sets sublimés par une production ne laissant rien au hasard. A l’intérieur, la tôle et les rideaux s’illuminent par à-coups sous des lights chirurgicaux et des stages design élégants.

“Cette année, c’était notre quatrième édition” indique Cameron Heal, co-fondateur de Hangar. Le jeune trentenaire s’attarde au retour d’un séminaire d’équipe en Afrique du Sud pour nous livrer ses impressions. “On a beaucoup changé de choses, notamment sur la mainstage. L‘événement se voulait plus intime, avec deux salles de 1 500 personnes chacune. On sent que le public préfère aujourd’hui plusieurs scènes de taille moyenne plutôt qu’une énorme mainstage.”La marque événementielle de référence à Bruxelles ne cherche plus forcément à impressionner. Mais elle continue d’affirmer une identité et un savoir-faire qu’elle cultive lors de chacun de ses événements.
La genèse d’une success story
Quand Hangar voit le jour en 2018, la Belgique est loin d’être un désert en matière de clubbing. Bruxelles compte des institutions solides, toujours actives aujourd’hui, comme le Fuse ou le C12. Mais pour Cameron, le constat est clair : à l’époque, la plupart des clubs fonctionnent encore sur des formats très basiques. La production, le son, la lumière ne sont pas au centre du projet. « C’était une autre époque », résume-t-il. « Les clubs n’investissaient pas spécialement beaucoup d’énergie ou de temps dans la production. »
Ce qui manque alors, selon lui, ce n’est pas l’offre artistique, mais l’expérience. La Belgique possède déjà de grands festivals: Tomorrowland, Extrema, Dour, WECANDance, Voodoo Village ou Paradise City… Mais ceux-ci se concentrent sur la période estivale. En hiver, le paysage est beaucoup plus pauvre. « Ce qui manquait, c’était vraiment l’expérience festival en indoor », explique Cameron. Avec son entourage, amateur de musique électronique mais moins attiré par des clubs sombres et peu immersifs, l’envie naît de proposer autre chose. Un format plus ouvert, scénographié et complet.

Cette intuition est nourrie par leurs voyages. A Ibiza, Barcelone pour le Sónar ou Amsterdam pour l’ADE, Cameron et ses associés Marvin Weymeersch et Thibaut Ickx ont pu découvrir des événements d’une toute autre ampleur, où les line-ups, les lieux et la production racontent une histoire commune. Dans le même temps, ils organisent déjà des soirées en club à Bruxelles, mais ressentent une frustration croissante. « On en avait un peu marre de se focaliser uniquement sur la direction artistique et le marketing, sans maîtriser tout le reste », confie-t-il. Trouver leur propre lieu devient alors une évidence, une manière de reprendre le contrôle sur l’ensemble de la chaîne.
Le déclic survient à Anderlecht, dans une zone plus industrielle de Bruxelles. Un entrepôt, plusieurs salles, un espace brut qui correspond exactement à leurs attentes. Hangar naît là, presque par accident. À l’origine, le nom n’est rien d’autre que celui d’un groupe WhatsApp. « On l’appelait comme ça parce que c’était un hangar, tout simplement », raconte Cameron. Après plusieurs mois de travail, le nom s’impose naturellement et l’ambition est claire. Il s’agit de proposer quatre événements hivernaux, en indoor, avec plusieurs espaces – une main room, une salle plus intime, un food market – et transposer en hiver ce que les festivals offrent l’été.

D’autres concepts tout à long de l’année viendront s’ajouter au fil des ans (Hangar Festival, Hangar On The Beach, Hangar Halloween…), plaçant Hangar au coeur d’une nouvelle génération de productions événementielles portées par Afterlife, Circoloco ou encore No Art, qui développe comme Hangar sa propre structure de production SONA afin d’accueillir d’autres concepts à Amsterdam. , retient également l’attention de Hangar. « Il a une vision très claire de ce qu’il veut mettre en place. C’est hyper simple, mais en même temps très impactant » abonde Cameron.
Derrière ces références, une même ligne se dessine. Celle de projets open air ou produits dans de grandes warehouses pensées comme des univers à part entière. C’est dans cet espace, entre héritage des grands rendez-vous européens et nouvelles formes de concepts itinérants, que Hangar a trouvé sa place. En 2025, leurs productions léchées ont accueilli des headline shows de Anyma, Fred Again.., Black Coffee, Laurent Garnier, Solomun ou encore &ME et Rampa.

Hangar, Create, Talent : une structure à trois têtes
Si l’ensemble de ces events se concentre en Belgique, Hangar n’est aujourd’hui plus un simple organisateur d’événements et agit comme un écosystème 360 international. Le projet s’articule désormais autour de trois entités complémentaires. Hangar, dédiée à la production événementielle et l’exécution de formats immersifs. Hangar Creates, tournée vers la direction artistique et la production sur mesure de shows d’autres artistes. Et enfin Hangar Talent, branche management d’artistes, avec le développement d’artistes prometteurs comme le duo Betical originaire de Lille.
Une structuration qui permet à Hangar d’exporter son savoir faire au-delà de ses propres évènements et frontières. C’est dans ce contexte qu’émergent des collaborations avec des marques comme X de Adriatique ou Keinemusik. « Adriatique, c’est notre tout premier client », raconte Cameron. Lorsque le duo suisse découvre la production durant son premier set pour Hangar : « Ils nous ont demandé qui avait désigné le show. On leur a répondu que c’était nous. Eux n’avaient jamais fait de production à ce niveau-là ». La relation se construit donc dans la durée. « On a vraiment grandi ensemble », précise-t-il. « On a commencé avec des shows à 3 000 personnes, et aujourd’hui on produit des événements X à 14 000 personnes, comme à São Paulo. »

Avec Keinemusik, la collaboration débute il y a deux ans, avec une phase de test de deux dates à Paris et Dubaï. L’essai se transforme rapidement et le “Kloud” devient la production la plus remarquée d’Hangar Creates: « Ça s’est très bien passé, puis ils nous ont donné l’exclusivité du design de leurs shows. » Le point culminant est à Berlin, où 65 000 personnes assistent au show donné au Tempelhof Airport en août.
Aujourd’hui pourtant, les trajectoires de la marque belge et du groupe allemand se redessinent. Cameron l’explique simplement : « Leur stratégie évolue, et la nôtre aussi. On a envie de se challenger sur de nouveaux projets, comme ceux de KI/KI ou Mochakk par exemple, en qui on voit beaucoup de potentiel. C’est cool de recommencer à zéro, on souhaite aussi être connus au-delà de l’électro, en évoluant vers des industries comme la Pop ou la fashion. »

Un contexte belge décisif
Si Hangar a pu se développer avec une telle stabilité, c’est aussi grâce à un environnement local particulièrement favorable. Cameron le souligne sans détour : « En Belgique, on est clairement assez chanceux. La densité de festivals et d’événements crée une énorme concentration et surtout une concurrence saine qui crée un écosystème très solide. »
Cette solidité se ressent très concrètement sur le terrain de la production. Le pays dispose d’un réseau extrêmement développé de prestataires techniques, notamment en son et lumière. Cela permet d’accéder à des niveaux de qualité élevés tout en maintenant des coûts maîtrisés. Une compétitivité que Cameron juge bien différente de celle en France: « On a déjà fait de la consultance pour des événements français, et il était parfois moins cher d’envoyer du matériel depuis la Belgique, avec transport et logement des techniciens, que de travailler avec des prestataires locaux en France. »

Un écart qui ne s’arrête pas là. « En France, les normes de Health & Safety sont beaucoup plus strictes. » Cameron se souvient notamment d’un show parisien pour Keinemusik : « On avait conçu un énorme nuage blanc. Il était conforme aux normes belges, mais pas aux normes françaises. On a dû tout refaire et racheter des matériaux sur place. »
À Bruxelles, le contexte politique joue également un rôle clé. La ville bénéficie « d’un bourgmestre qui a une vraie volonté de faire de Bruxelles une sorte de Berlin : une ville qui bouge, avec de la culture et des événements »… Et qui facilite l’accès à des lieux publics pour des projets d’envergure. De quoi produire des évènements avec de meilleures perspectives qu’à Paris, ou même Amsterdam et Londres.

Quel évènementiel pour 2026 chez Hangar?
Au sein d’une scène électronique où le paysage évènementiel semble constamment en mutation, Hangar observe aussi les évolutions de formats. Cameron note que, comme eux, « beaucoup d’acteurs qui faisaient de l’indoor de nuit veulent aujourd’hui passer à des événements de jour en plein air ».
Les raisons sont pragmatiques : « Financièrement, c’est plus intéressant, les gens consomment plus mais il y a parallèlement moins de problèmes de nuisance, moins d’alcoolisation excessive, moins de bagarres. » Cette bascule entraîne mécaniquement une saturation : « Il y a désormais de plus en plus de concurrence sur ces formats-là. »

Hangar ayant connu plusieurs années de croissance continue, l’enjeu pour le groupe belge n’est plus tant de grossir que de mieux distinguer ses formats. Pour Cameron, les prochaines étapes passent avant tout par une structuration plus lisible de l’offre Hangar… Sans renoncer à la diversité qui fait sa force. « On va surtout mieux structurer la catégorisation de nos événements, notamment en termes de typologie », explique-t-il. L’idée n’est pas de multiplier les dates, mais de clarifier les propositions et les intentions derrière chaque format.
Dans cette logique, Hangar souhaite accélérer le développement de ses Headline Shows : des concerts d’artistes majeurs, pensés pour des lieux emblématiques et une expérience sur mesure. « On veut proposer de gros artistes dans des lieux forts », précise Cameron, tout en élargissant le spectre au-delà de la musique électronique. Une évolution assumée, qui rapproche progressivement Hangar d’un rôle de producteur de spectacles à part entière. « Hangar va de plus en plus se positionner comme un producteur de shows, un peu à la manière d’un Live Nation indépendant, capable de produire des artistes de tous genres. »

Côté électronique, les Belges ont récemment pu cocher deux énormes objectifs en 2025 : Fred again.. et Laurent Garnier. « C’étaient vraiment deux artistes qu’on voulait absolument faire, et on a réussi. » Désormais, l’envie se déplace. Moins vers des individualités que vers des rencontres. « Aujourd’hui, nos dream bookings seraient plutôt des B2B un peu spéciaux », confie-t-il, citant par ailleurs l’envie de proposer pour la première fois sur Hangar des noms comme PAWSA ou ANOTR.
Pour Hangar, l’enjeu des prochaines années sera donc de continuer à se réinventer sans perdre son ADN. « On a beaucoup amélioré notre production et notre cohérence artistique », conclut Cameron. « Ce qu’il nous reste à développer, c’est notre capacité à nous challenger en permanence. À créer des projets qui ont du sens, pas juste des événements. ». À Bruxelles, Hangar continue ainsi d’avancer, porté par une vision précise et une lecture lucide de son environnement. Affinant, projet après projet, une manière singulière de produire la musique électronique et l’expérience vécue.
















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