Grand Angle : San Holo, obsessions et émotions

À l’aube de la sortie de son second album, San Holo se confie sur ses forces, ses doutes et sa nostalgie. Avec pas moins de vingt titres, « bb u ok » marque un nouveau chapitre de la carrière du hollandais. Exploration hyper-réelle d’un but et d’une expérience partagée où chaque note est une histoire et chaque parole est un souvenir, l’opus sera accompagnée d’une tournée qui s’annonce mémorable.

San Holo est du genre emprunté. Personnage créatif, inspirant et singulier, il fait phase avec sa musique. La mélancolie et l’énergie apaisée qui transpirent de celle-ci se lisent aisément sur son visage, sa démarche ou encore ses propos. Confortablement installé depuis son nouveau domicile aux Pays-Bas, il l’admet volontiers. “Je suis un penseur, je pense beaucoup et de manière constante, que je sois sous la douche ou en train de marcher. Certaines fois, ce sont des choses très aléatoires, des souvenirs, des sons que j’ai en tête sans savoir pourquoi. Comme si ma tête était toujours en activité”. 

En prise avec lui-même, le hollandais ne semble de l’extérieur pas toujours au cœur de l’action. Le regard est parfois ailleurs et les mots peuvent s’interrompre au milieu d’une phrase, comme devenus secondaires par rapport à tout ce qui pourrait être imaginé. C’est l’impression qu’on avait pu avoir en le rencontrant il y a quelques années dans le sud de la France. Il se souvient. “J’étais très stressé à l’époque parce que je devais finir le mixdown de mon premier album, tout en étant en tournée. C’était dur car je suis un perfectionniste et c’est difficile d’être en voiture ou dans un aéroport pour mixer ton album. C’était stressant mais ça me motivait aussi car j’aime quand les choses vont vite, j’aime avoir des deadlines, avoir des objectifs pour me fixer sur quelque chose”. 

De album1 à album2

Trois ans plus tard, c’est pour défendre son second opus que San Holo nous répond. Entre-temps, le natif de Zoetermeer a vu sa carrière poursuivre une trajectoire qui apparaissait déjà comme vertigineuse à l’époque. Désormais conforté en tant que producteur, guitariste et même chanteur avec les retours positifs générés par un debut album qui lui aura valu un prix Edison Pop (sortes de Grammys néerlandais), San Holo n’entend pas réinventer son style mais plutôt poursuivre l’exploration du potentiel de ce dernier. “Si sur album1 j’ai trouvé une nouvelle façon d’explorer mon univers via l’incorporation de la guitare, chose que je ne faisais pas vraiment avant. j’ai ensuite continué dans cette direction sans être totalement convaincu de celle-ci. J’avais encore quelques doutes. Sur l’album2 je suis bien plus serein à propos de cette vibe là. Grâce au premier album, j’ai prouvé que je pouvais le faire, que je pouvais proposer ma vision de la guitare dans un univers électronique. Pour le 2, je suis à l’aise avec ça, je ne cherche rien à cacher. Je chante pas mal dessus sans mettre trop d’effets de reverb ou delay. La plupart du temps, on enregistre le vocal en une ou deux prises et c’est tout, c’est une approche très simple, honnête et personnelle.”

Pensées et agitation

Si le second album est synonyme de sérénité par sa chronologie discographique, le contexte créatif dans lequel San Holo a dû boucler cet opus n’était pourtant pas aussi évident. Auparavant localisé à Los Angeles, Sander a dû rentrer chez lui aux Pays-Bas après que Donald Trump ait annoncé un travel ban au début de la pandémie. “C’est difficile car durant les cinq dernières années j’ai beaucoup voyagé, joué de shows, vu de gens et lieux différents. Cette année je ne suis jamais resté autant chez moi, il n’y avait pas tant de distractions donc je suis un peu trop resté seul avec moi-même. J’ai ressenti pas mal de solitude. C’est pour ça que je suis excité que les choses reviennent bientôt à la normale, ça me motive pour travailler encore plus dur.” Le retour à la normale, c’est notamment une tournée annoncée la semaine dernière avec près de quarante dates programmées en Amérique du Nord dont de prestigieuses salles telles que le Shrine à Los Angeles ou le Bill Graham du côté de San Francisco. En attendant, du côté de La Haie, chaque jour est donc consacré à la musique en vue de ce retour tant attendu.

Quand les gens disent « oh j’adore ce son, ca me fait penser à cet autre artiste » ca n’a jamais été un compliment mais plutôt une déception pour moi

Un tel retour, c’est aussi ce rythme infernal, la pression et les contraintes de voyages et de rythmes qui sont souvent difficiles à associer à une vie stable et apaisée. Lorsqu’on partage notre curiosité à ce sujet, on découvre un autre San Holo. Pas celui qu’on pourrait imaginer voguant à son propre rythme, dans son propre monde, mais celui qui a affiché une impressionnante progression depuis ses débuts chez Heroic Recordings en 2014. Un obsessionnel bourreau de travail. “Les gens me disent souvent de prendre une pause, que faire trop de shows n’est pas sain. C’est vrai dans un sens mais d’une manière bizarre j’ai réalisé que c’est aussi une sorte de méditation pour moi car je sais que si j’ai un show et une tournée à performer. alors ça devient mon but, ma vocation et je peux y consacrer toute mon attention.” 

L’art jusqu’à l’obsession

En revenant à la source de son parcours, on retrouve ce caractère obsessionnel lorsque le jeune Sander se retrouvait à travailler d’arrache pied pour justifier sa place dans un lycée plus réputé que ce que son dossier lui permettait. “Cette attitude m’a suivi dans la musique. Je m’entrainais tous les jours sur ma guitare pour être le meilleur possible, un perfectionnisme et une obsession qui ont aidé au succès du projet San Holo j’imagine. Tous les jours je me levais et je travaillais sur ma musique. Je voulais devenir bon à ça et exprimer de la meilleure manière mes sentiments. J’ai toujours été obsédé par ce qui m’excitait, et ça vient sûrement d’être anxieux à propos de mes notes.” Il poursuit. “Ça me distrait d’être sur scène, d’enregistrer un son ou d’écrire avec quelqu’un, ça m’offre du sens l’espace d’un moment donné, à ce moment j’ai une direction. Et le danger pour moi c’est justement de ne pas avoir de direction, de simplement flotter avec mes pensées, les surinterpréter.” Comme durant le confinement donc. “Les choses s’assombrissent dans ces moments là. C’est bon pour moi d’aller en tournée, voyager, rencontrer des gens et des lieux, ça me distrait d’être trop enfermé dans ma propre tête. Aller en vacances me stresse plus qu’écrire un son ou faire de la musique. C’est comme si je tirais cette paix et ce calme de mon travail et de ma passion bien plus qu’en me reposant à la plage. Évidemment, il faut trouver son équilibre dans la mesure où tu ne peux pas travailler en permanence. Une chose est sûre, si tu travailles sur quelque chose qui te passionne, c’est une super thérapie de vie.”

Cet album, c’est un gros projet de 20 sons où chacun correspond à une pensée littérale extraite de ma tête, c’est comme écrire une petite lettre à moi même avec chaque son écrit pour moi ou pour quiconque se sentant en phase avec cette émotion

La confiance plutôt récente de San Holo dans son art se retrouve dans la communication de ce dernier. À la tête d’une fanbase grandissante et toujours aussi impliquée, le personnage de San Holo est devenu une sorte de gourou de l’apaisement, de la sincérité et de l’expression de ses émotions. Que ce soit par le biais d’un lexique dédié (“vibrant”, “blessed”) ou de diverses particularités dans sa com, Sander van Dijck n’a jamais été aussi bien représenté que par sa marque. Il explique. “J’ai toujours été intéressé à l’idée de faire les choses à ma manière. Quand les gens disent ‘oh j’adore ce son ca me fait penser à cet autre artiste’ ca n’a jamais été un compliment mais plutôt une déception pour moi. J’ai toujours voulu développer mon propre univers, musicalement d’abord mais aussi avoir ma propre manière de communiquer, de parler aux gens qui écoutent ma musique, car il s’agit vraiment de moi, quand je parle de “stay vibrant”, c’est quelque chose que j’ai dit une fois à EDC et qui est quelque peu resté. Je pense que ça vient du fait que je ne peux pas faire quelque chose que je n’aime pas, si je ne le sens pas ça devient impossible pour moi. Aussi simple que ça. Je pense que les gens sentent ça aussi. Quand tu fais ton propre truc et qu’ils commencent à l’apprécier comme tel, c’est le meilleur compliment pour moi.”

bb u ok? est une question posée à mes auditeurs et aux gens que j’aime

Il embraye. “Ma musique est formée par mon caractère et ma personnalité. Par exemple, je suis quelqu’un de très nostalgique. J’adore me remémorer des souvenirs, apprécier des choses qui ne reviendront jamais mais qui sont belles car elles appartiennent au passé. J’utilise certains sons, certaines notes qui font ressentir cela. J’enregistre ma guitare sur un magnéto qui sonne un peu ancien et ce sont ces petits détails qui montrent que je suis influencé par mon ressenti. San Holo est vraiment le prolongement de mon caractère et de mes pensées. Beaucoup de sons de mon nouvel album sont littéralement des pensées que j’ai eu et que j’ai sorties de ma tête pour en faire un titre de son.”

Une identité soignée

Nouvelle preuve de cette authenticité assumée et exploitée en profondeur, “bb u ok” cherche aussi bien dans son titre que dans son contenu ou encore dans sa déclinaison visuelle, à se rapprocher de l’auditeur au travers d’une connexion pure et sincère. “bb u ok? est une question posée à mes auditeurs et aux gens que j’aime.” En studio, pas de recette si ce n’est de s’attacher aux productions qui seront conservées pour l’album. “Je ne vais pas en studio en sachant ce que ca va rendre, je n’ai pas de concept en tête. Je book un airbnb avec mes amis et on fait de la musique. On écrit des sons et progressivement, de jour en jour, les choses deviennent plus claires, elles prennent forme. Tu écris un nouveau son et l’idée dans ta tête s’anime.” La suite? “Lorsque je termine un son, je le laisse tranquille pendant quelques jours voire quelques semaines, si après ce délai je me sens toujours connecté au titre, excité, alors je sais qu’il signifie quelque chose de profond pour moi et qu’il doit rester. Il y en a d’autres que j’écris et pour lesquels je perds mon affection au bout de quelques mois, je sais à ce moment-là qu’il ne va pas faire le cut. Un bon titre de San Holo, quelques mois après l’avoir écrit, je l’aime toujours et je sais qu’il est spécial.” Il continue. “Cet album, c’est un gros projet de 20 sons où chacun correspond à une pensée littérale extraite de ma tête, c’est comme écrire une petite lettre à moi même avec chaque son écrit pour moi ou pour quiconque se sentant en phase avec cette émotion.”

La musique, c’est une thérapie qui a changé ma vie et me façonne aujourd’hui

Du côté de la direction visuelle, même observation. Quoi de plus personnel qu’une pochette où le titre est écrit à main levé?Ça collait vraiment à la vibe de l’album. Mon ami Thorwald m’a aidé à créer la direction visuelle. On cherchait des images, on pensait que ca pourrait être autour du airbnb dans lequel l’album a été créé, puis on s’est dit qu’il fallait se concentrer sur le handwriting. Il m’a dit ‘San, écrit bb u ok sur l’ipad’ et je l’ai fait. On s’est dit que ca irait pour l’artwork car ca faisait totalement sens. Je voulais quelque chose qui soit presque moche. L’artwork n’est pas élégant, symétrique, c’est glitchy et on pourrait presque se demander: qu’est-ce qu’ils ont foutu? Ils n’auraient pas pu faire quelque chose de plus soigné? Mais je pense que c’est ca la beauté. Il y aura un vinyl que tu ouvres comme une enveloppe, comme une vrai lettre d’où tu sors le vinyl. C’est comme si tu pouvais écouter une lettre que j’ai écrite, pour moi-même et les gens qui veulent l’entendre.”

Bien qu’il confie ne pas être encore arrivé là où il l’imagine, n’étant “qu’à 5%” de son potentiel, à 30 ans, San Holo semble parfaitement à sa place, artistiquement et humainement. “La musique m’a vraiment changé, je ne voulais pas voyager, notamment en avion, j’étais anxieux et toujours un peu inquiet. Ce sont des choses que je vis encore mais ça s’améliore et notamment grâce à la musique. C’est une thérapie qui a changé ma vie et me façonne aujourd’hui. C’est beau dans un sens.”

« bb u ok » est disponible le 4 Juin chez bitbird / Counter Records

AGZ
Responsable recherche et développement